Le démembrement de propriété, souvent issu d’une succession ou d’une donation, sépare la pleine propriété en deux entités distinctes : l’usufruit et la nue-propriété. Dans ce cadre, une question revient fréquemment lors de tensions familiales : l’usufruitier a-t-il le pouvoir d’interdire l’accès au logement au nu-propriétaire ? Si l’usufruitier dispose du droit d’usage (l’usus) et du droit d’en percevoir les revenus (le fructus), cette jouissance comporte des limites. Pour le nu-propriétaire, qui détient les murs sans en avoir la jouissance immédiate, la frustration est réelle face à une porte close.
Le principe de jouissance exclusive de l’usufruitier
Selon l’article 578 du Code civil, l’usufruit est le droit de jouir des biens dont un autre a la propriété, comme le propriétaire lui-même, à charge d’en conserver la substance. Cette définition fixe la règle de base : l’usufruitier est, durant toute la durée de son droit, le seul maître des lieux pour ce qui concerne l’habitation ou la mise en location du bien.
Testez vos connaissances sur le démembrement
Un droit d’usage protégé
Tant que l’usufruit dure, l’usufruitier occupe le bien ou le loue sans demander l’autorisation au nu-propriétaire. Il bénéficie de la protection du domicile. Comme tout occupant, il peut refuser l’entrée à quiconque, y compris au propriétaire des murs. Le nu-propriétaire ne possède pas de droit d’accès automatique et ne peut s’introduire dans les lieux sans l’accord exprès de l’usufruitier. Une intrusion forcée expose le nu-propriétaire à des poursuites pour violation de domicile.
La préservation de la tranquillité
La loi protège la paix du foyer de l’usufruitier. Qu’il s’agisse d’un conjoint survivant ou d’un parent ayant fait une donation avec réserve d’usufruit, cette personne vit sans l’ingérence des héritiers. Cette exclusivité est la contrepartie des charges courantes et de la taxe foncière qu’il assume. Toutefois, ce droit de refuser l’accès n’est pas absolu et rencontre des limites liées à la conservation du patrimoine.
Les exceptions légales : quand l’accès devient obligatoire
L’usufruitier ne peut s’opposer aux visites nécessaires à la sauvegarde du bien. La loi impose à l’usufruitier de veiller à la conservation de la substance de l’immeuble. C’est ici que le droit du nu-propriétaire s’exerce.

Le contrôle des grosses réparations
L’article 605 du Code civil répartit les travaux : l’usufruitier est tenu aux réparations d’entretien, tandis que le nu-propriétaire prend en charge les grosses réparations (murs porteurs, toitures, poutres). Pour assumer cette obligation ou vérifier que l’usufruitier ne laisse pas le bien périr, un droit de visite est reconnu par la jurisprudence. L’usufruitier ne peut empêcher le nu-propriétaire de venir, accompagné d’un artisan ou d’un expert, si des signes de dégradation structurelle apparaissent.
La structure d’un bâtiment garantit sa stabilité. Lorsqu’un conflit éclate, le nu-propriétaire craint souvent que l’usufruitier ne néglige ces éléments invisibles mais essentiels à la pérennité de l’ouvrage. Ce droit de regard technique permet de s’assurer que l’usufruitier n’altère pas la configuration profonde du bâtiment, garantissant que le patrimoine transmis reste intact au moment de la réunion de la pleine propriété.
L’inventaire et l’état des lieux
À l’entrée en jouissance, l’usufruitier doit dresser un inventaire des meubles et un état des immeubles (article 600 du Code civil). Si cette étape a été omise, le nu-propriétaire peut l’exiger à tout moment, ce qui nécessite un accès aux locaux. De même, si le bien est mis en vente avec l’accord des deux parties, l’usufruitier autorise les visites des acquéreurs potentiels selon des modalités convenues à l’amiable.
| Situation | Droit de l’usufruitier | Droit du nu-propriétaire |
|---|---|---|
| Vie quotidienne | Refus discrétionnaire de toute visite. | Aucun accès sans invitation. |
| Entretien courant | Maître d’œuvre des petits travaux. | Droit de vérifier l’absence de dégradation. |
| Grosses réparations | Accès obligatoire aux entreprises. | Droit d’accès pour travaux et devis. |
| Vente du bien | Maintien dans les lieux garanti. | Droit de faire visiter (sous conditions). |
Que faire en cas de refus d’accès abusif ?
Lorsque la communication est rompue, le nu-propriétaire dispose de leviers juridiques pour faire valoir ses droits de surveillance et de conservation.
La mise en demeure et la médiation
La première étape consiste à envoyer une mise en demeure par lettre recommandée avec accusé de réception. Ce courrier rappelle les obligations de l’usufruitier (notamment l’article 605 ou 618 du Code civil) et sollicite une date de visite pour constater l’état du bien. Si le blocage persiste, le recours à un conciliateur de justice est une étape préalable efficace, souvent moins coûteuse qu’un procès, pour apaiser les tensions familiales derrière le litige.
L’action en justice pour déchéance de l’usufruit
Dans les cas extrêmes, si le refus d’accès dissimule une dégradation volontaire ou un défaut d’entretien majeur, le nu-propriétaire saisit le Tribunal Judiciaire. L’article 618 du Code civil prévoit que l’usufruit peut cesser par l’abus de jouissance, notamment en cas de dégradations sur le fonds. Le juge peut ordonner l’extinction totale de l’usufruit, rendant le nu-propriétaire plein propriétaire, ou l’entrée en jouissance du nu-propriétaire moyennant le versement d’une rente annuelle à l’usufruitier.
Le constat d’huissier sur ordonnance
Si le nu-propriétaire a besoin de preuves d’un délabrement mais que l’accès lui est refusé, il demande au juge une ordonnance sur requête. Cela permet de mandater un commissaire de justice pour pénétrer dans les lieux, parfois avec l’assistance d’un serrurier et de la force publique, afin de dresser un constat précis. Ce document constitue une preuve solide pour toute action en réparation ou en déchéance de droits.
Les spécificités lors de la déclaration de succession
Un conflit d’accès survient souvent après un décès. Les héritiers nus-propriétaires doivent estimer la valeur du bien pour la déclaration de succession, tandis que l’usufruitier peut se sentir agressé par cette démarche.
L’administration fiscale exige une évaluation sincère au jour du décès. Si l’usufruitier bloque l’accès à un expert immobilier mandaté par les héritiers, il s’expose à des sanctions pour sous-évaluation ou retard de déclaration. Dans ce contexte, le notaire joue un rôle de médiateur. Il rappelle à l’usufruitier que l’expertise protège toutes les parties : elle évite un redressement fiscal et fixe une base saine pour le partage. Si l’obstruction persiste, le recours au juge des référés permet d’obtenir une autorisation d’accès rapide afin de ne pas pénaliser les ayants droit face au fisc.
Si l’usufruitier est juridiquement chez lui et peut interdire l’accès au quotidien, ce droit s’efface devant l’impératif de conservation du patrimoine. Le nu-propriétaire n’est pas un simple spectateur ; il est le garant de la pérennité du bien et dispose, à ce titre, d’un droit de regard technique et juridique encadré par la loi.